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Mise à jour : 11.12.2002

 

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  MEDIAS ELECTRONIQUES ET DEMOCRATIE  
  Article paru dans " Le Temps " le 18 avril 2002

Le Conseil Mondial de la Radio-Télévision, une ONG indépendante qui défend le service public à travers la société civile, monte à Genève une agence d'évaluation et de certification de la contribution sociale des médias électroniques dans tous les pays du monde. Son président explique les enjeux et le cadre de cette initiative.

Il faut se rendre à l'évidence. La fin du communisme, ni la globalisation de l'économie, ni la révolution digitale n'entraîneront une transition automatique du monde vers la démocratie.

Depuis le 11 septembre, le " sens de l'histoire " démarxisé qui nourrissait la molle tranquillité de beaucoup d'entre nous a vécu. Nous relisons les évènements sous un nouvel éclairage et y voyons surgir un irrationnel fracassant, qui exclut confort, assurance, sécurité.

La démocratie ne s'imposera à travers le monde qu'au terme d'un long et hasardeux combat, à mener sur plusieurs terrains.

L'un d'entre eux ne reçoit pas l'attention qu'il mérite : celui des médias électroniques.

 
  La radio, dans les zones rurales, la télévision, dans les centres urbains, sont de très loin les principales sources d'information et de culture de la majorité des hommes et des femmes à la surface du globe : les plus accessibles, même aux illettrés, les plus proches, les plus baignées dans la vie quotidienne des citoyens et dans l'identité de chaque pays.

Pour le professeur polonais Karol Jakubowicz, qui analyse la situation de l'Europe orientale, " la radiodiffusion est le moyen le plus universel et le plus efficace d'impliquer chaque citoyen dans un cadre de références partagées ", déterminantes pour le développement et le bon fonctionnement de la démocratie, comme pour la sauvegarde des cultures nationales et régionales.

Vus de Suisse, de tels propos sonnent creux. Au-delà de " Loft Story " et du montant de la redevance, les médias électroniques ne sont pas au cœur du débat politique et social helvétique. Les conditions de la vie démocratique sont chez nous remplies au point que nous n'y prenons plus garde : sources d'information multiples et crédibles, bien-être économique partagé, vie associative intense, omniprésence d'une société civile organisée, multiplicité des contre-pouvoirs, pratique de la démocratie directe, tradition de respect des minorités, de pluralisme linguistique, culturel, religieux.

La plupart des pays se situent à l'opposé de ce tableau : insuffisance qualitative et quantitative des sources d'information, riche minorité vivant dans des conditions sans commune mesure avec celles d'une majorité souvent privée de l'essentiel, réseau familial et appartenance religieuse seuls facteurs de vie associative et de société civile, absence de contre-pouvoirs et de tradition démocratique, méfiance vis-à-vis des minorités, conflits linguistiques, religieux, culturels exacerbés…

Dans leur grande majorité, les radio-télévisions sont aujourd'hui entre les mains d'états qui en ont fait des instruments de propagande dépourvus de crédibilité, incapables de fournir à l'auditeur-téléspectateur les éléments d'une appréciation objective de la réalité proche et lointaine du monde dans lequel il vit. Qu'on se souvienne, il n'y a pas si longtemps, de la télévision de Gaulle chez nos voisins français ou des manifestations de défiance au journal télévisé organisées en Europe orientale… Ces situations se répètent aujourd'hui un peu partout dans le monde.

Une information impartiale fournie à tous les citoyens, dans la culture et dans la langue de ses destinataires, est pourtant une condition sine qua non de la transition vers la démocratie ; très difficile à remplir, elle demeure incontournable.

Il faut se méfier comme la peste d'une mystique démocratique qui voit la vérité sortir de l'urne dans n'importe quelle circonstance. Nulle sagesse innée, instinctive, n'impose sa voix quand l'information fait défaut.

Comme le confie un combattant palestinien à la journaliste israelienne Amira Hass, " l'homme démocratique n'est pas démocratique dans sa société seulement, mais aussi dans ses rapports avec ceux qui sont différents, même si ce sont ses ennemis. "

Au déficit reconnu des radio-télévisions d'état en cette matière, deux solutions sont le plus souvent mises en avant : les stations commerciales et l'internet.

Ni l'une, ni l'autre ne seront suffisantes.

Les radio-télévisions commerciales apportent une pluralité des sources qui oblige l'information officielle à moins négliger les faits. Elles sont une composante nécessaire du paysage audiovisuel. Mais leurs liens avec les puissances économiques, souvent aussi avec le pouvoir politique, leurs dépendance de plus en plus répandue vis-à-vis de grands groupes multinationaux, ne garantissent ni leur autonomie, ni leur souci de répondre aux besoins et aux attentes de la société où elles opèrent. La représentation des minorités, déterminante à maints égards, ne saurait être leur préoccupation principale, pas plus que l'universalité d'accès à toutes les couches de la population, même les plus pauvres ou les plus reculées…

L'internet est une source d'air frais et de réelle indépendance ; grâce à lui, la censure locale peut être contournée et l'information trouver un chemin vers une partie du public. Dans de nombreux pays, les journalistes y trouvent des sources d'une variété et d'une liberté qui donne à leur métier une énergie nouvelle. Mais il est loin d'être accessible à tous ; quels que soient les efforts promis par la communauté internationale, le fossé digital entre pays pauvres et pays nantis ne se comblera pas de si tôt. Plus encore, le niveau de formation et d'information nécessaire pour se servir utilement de la toile restera l'apanage d'une minorité.

Réunis par l'UNESCO à Windhoek, Namibie, en mai 2001, pour célébrer les 10 ans de la Déclaration de Windhoek, tremplin de la reconnaissance internationale de la liberté de la presse comme droit fondamental, les délégués de la société civile africaine ont proposé une " Charte africaine pour la radiodiffusion ", modèle écologique d'un paysage audiovisuel permettant à la démocratie de se développer.

Le développement des nouvelles technologies de l'information y figure comme une cerise sur le gâteau principal : un système de radiodiffusion à trois piliers, public, commercial, et communautaire (radios créées par et pour une communauté déterminée).

Le point central sur lequel insiste la charte de Windhoek est la transformation de toutes les radio-télévisions d'état en services publics, avec une base légale et un mandat explicite, la liberté éditoriale, la participation du public, et l'interdiction de toute ligne partisane dans l'information et les programmes en matière de religion, de conviction politique, de culture, de race et de sexe.

Seule une radiodiffusion publique ancrée dans la loi, protégée par une instance de régulation indépendante du gouvernement, des partis politiques et des puissances économiques, peut en effet viser certains objectifs indispensables :

-information impartiale et pertinente, couvrant tous les sujets utiles aux citoyens, accessible à tous, dans tous les segments de la population, indépendamment de l'âge, du sexe, de la religion, du revenu, du lieu d'habitation, de la langue, de la nationalité, etc.

-représentation des minorités, promotion des cultures nationales et régionales, mais aussi du pluralisme culturel en général.

-diversité des contenus reflétant la diversité des intérêts, des opinions, des cultures, au sein de la société dans laquelle vivent les auditeurs-téléspectateurs, mais aussi dans le reste du monde.

-cohésion nationale, prévention des conflits, réconciliation au lendemain de conflits, dialogue entre des intérêts opposés, justice sociale, développement économique.

Utopie ? L'observation des faits donne des signes contradictoires.

D'un côté, le Forum Social de Porto Alegre a mis l'accent sur le droit fondamental de l'homme à la communication et sur le danger des grands monopoles médiatiques commerciaux.

De l'autre, la Banque Mondiale, qui a commandé à des chercheurs de Harvard une étude parue le printemps dernier sur la radiodiffusion dans le monde, n'a retenu que deux critères : ou la radio-télévision est contrôlée par l'Etat, donc mauvaise, ou elle est commerciale, donc libre et utile à la société. De la radiodiffusion publique, qui existe, à des degrés divers, dans une quarantaine de pays, pas un mot. Pour la Banque Mondiale, la BBC et la radiotélévision nord-coréenne sont dans le même panier.

A cette vision simpliste, qui se répand sous l'influence américaine, s'opposent des exemples frappants.

La Nouvelle-Zélande, territoire modèle de l'ultralibéralisme appliqué, avait transformé sa télévision nationale en entreprise commerciale. Le seul objectif de la TVNZ était de rapporter d'importants bénéfices à son actionnaire principal, l'Etat. Machine arrière toute en 2001 : rétablissement du statut public de TVNZ, adoption d'une charte qui lui impose notamment de refléter la diversité culturelle néo-zélandaise et de contribuer à l'identité nationale, soit d'assurer la présence et l'écoute de la minorité autochtone des Maoris.

Les Néo-Zélandais ont compris que la représentation culturelle des minorités ethniques est indispensable au bon fonctionnement de la société. Comme dit Patrice Meyer-Bisch, de l'Université de Fribourg: " Celui dont la culture est violée est complètement humilié et ne peut défendre aucun de ses autres droits ".

Même aux Etats-Unis, des mouvements citoyens luttent contre la commercialisation des médias. Michael Powell, président du FCC, l'organe de régulation américain, vient d'en faire l'expérience. " Ma religion est le marché ", a-t-il déclaré ; " j'ai vainement attendu la visite de l'ange de l'intérêt public "…Des milliers d' " anges" ont décidé de manifester le 22 mars à Washington pour démontrer leur existence, sous la bannière d' American Resurrection : "Dans un pays de 300 millions d'habitants - dont la population connaît la plus grande diversité d'origines de l'histoire de la civilisation - nous aurions au plus cinq, peut-être seulement deux ou trois conglomérats industriels contrôlant tout ce que nous entendons et voyons à travers nos médias de masse ? Ce serait çà, la Société de l'Information ? "

Les apôtres américains de l' " intérêt public " se placent sous le signe de la diversité culturelle. Ce même facteur s'est aussi révélé déterminant pour que l'Indonésie, qui emprunte depuis peu la voie démocratique, décide de transformer sa radio-télévision d'état en service public. Les radios et les télévisions commerciales, qui fleurissent aujourd'hui dans cet immense pays, ne desservent en effet que les grandes villes et ne se soucient ni d'atteindre, ni de représenter les mille et unes facettes de l'Indonésie, où chaque île a sa propre culture et dont l'histoire retentit du choc des civilisations.

Dans la pratique, la transition indonésienne vers le service public est aussi difficile que la transition vers la démocratie elle-même. Comment transformer l'ancienne " gazette du gouvernement " en une radio-télévision autonome, capable de résister aux pressions du gouvernement, de l'armée, et de l'industrie pour fournir aux citoyens une information impartiale où chacun retrouve ses préoccupations ? Dans quel cadre légal ? Avec quel mode de financement ? Sera-t-il possible de donner une voix et une image aux diverses ethnies alors même que les mouvements autonomistes défient dans plusieurs îles l'unité nationale ? Le débat est ouvert.

L'exemple indonésien n'est qu'un parmi tant d'autres, mais il permet saluer au passage le travail en profondeur que fait l'Asia-Pacific Institute for Broadcasting Development dans tous les pays de la région Asie-Pacifique. Sous l'impulsion l'Iranien Javad Mottaghi, cet organisme financé par 26 pays s'est donné pour tâche de transformer toutes les radios-télévisions d'état en authentiques services publics. Il s'emploie à en convaincre les gouvernements, même les plus autoritaires, au nom d'un bonne gouvernance de la société à laquelle personne ne peut dire un non catégorique.

Il faudrait parler de l'Europe orientale, de l'Amérique latine, et revenir à l'Afrique. Partout, des initiatives se développent pour améliorer le service au public des médias électroniques. Ce que disent les Ougandaises Linda Nassanga Goretti et Jane Frances Alowo, de l'Université Makerere de Kampala, à propos de leur pays est valable un peu partout dans le monde: " Au delà de leurs trois rôles traditionnels - information, éducation, divertissement- , les médias en ont bien d'autres : socialisation, mobilisation, chien de garde, lien entre les institutions, surveillance, miroir de la société, promotion culturelle, moteur du changement, nourriture du débat social et politique. La manière dont ils jouent ces rôles dépend largement de la perception des médias par le gouvernement (…) En Ouganda, malheureusement, la majorité des gens n'a pas encore réalisé le rôle vital que les médias jouent dans la société. "

En décembre 2003, Genève accueillera le Sommet Mondial de l'ONU sur la Société de l'Information, destiné à combler le fossé digital entre pays pauvres et pays riches. Cette vaste rencontre de chefs d'état, de capitaines d'industrie et de ténors de la société civile ne pourra éviter d'évoquer le droit de tous les hommes à une information indépendante, impartiale, et pertinente, que la technologie ne saurait garantir à elle seule.

Y aura-t-il à Genève un engagement universel pour la radiodiffusion publique, outil indispensable au bon fonctionnement de la société et de la démocratie, condition sine qua non de la Société de l'Information ? Rien n'interdit de l'espérer.

Guillaume Chenevière, Président du Conseil Mondial de la Radio-Télévision
 
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